L'acculturation IA est devenue le premier chantier RH de toute entreprise qui veut tirer parti de l'intelligence artificielle. Mais entre télécharger un assistant et former des milliers de collaborateurs à un usage maîtrisé, le fossé est immense. Comment industrialiser cette montée en compétences ? Comment créer des experts dans chaque service tout en rassurant les équipes ?
Le groupe Sopra Steria, qui déploie un programme d'acculturation auprès de ses 55 000 collaborateurs, montre la voie. Joseph Benaaron, DRH de la verticale Aéroline, nous en livre les coulisses.
Qu'entend-on exactement par acculturation IA ? Il s'agit du processus par lequel une organisation aide ses collaborateurs à comprendre les enjeux de l'intelligence artificielle générative, à en maîtriser les usages fondamentaux et à développer le recul nécessaire pour l'utiliser à bon escient.
L’acculturation IA n’est pas une formation technique, mais une transformation progressive des réflexes de travail qui touche tous les métiers et tous les niveaux hiérarchiques.
Avant d'équiper vos équipes, il faut les rassurer. C'est tout l'enjeu de l'acculturation IA : démystifier la technologie, en expliquer le fonctionnement comme les limites et montrer concrètement en quoi elle allège les tâches du quotidien.
Parce qu'une IA générative produit des réponses fluides, parfois convaincantes, qui ne sont pas toujours exactes, un autre réflexe doit s’installer : l'esprit critique. C'est précisément le point de vigilance que soulève Joseph Benaaron, DRH de la verticale Aéroline chez Sopra Steria, et en particulier envers un public jeune. Pour lui, les profils les plus juniors adoptent ces outils spontanément, mais s'y appuient parfois sans recul. Dans leurs productions, résume-t-il, il y a souvent « beaucoup de style, peu de fond ».
Acculturer ses collaborateurs suppose donc de leur apprendre à vérifier une source, repérer une approximation, ne pas confondre l'aisance de la formulation et la solidité du raisonnement. En somme, une acculturation réussie forme des utilisateurs avertis, capables de tirer parti de l'IA sans lui déléguer leur jugement.
Reste le plus difficile : passer de quelques convaincus à des milliers de collaborateurs. C'est le terrain de l'industrialisation.
Faire monter en compétences des milliers de collaborateurs sur l'IA, dans tous les métiers et au rythme de l’évolution des outils, n'a rien d'évident. Pour relever ce défi, Sopra Steria a misé sur une démarche structurée et obligatoire.
Depuis environ deux ans, le groupe déploie un parcours d'acculturation à l'IA construit autour d'une dizaine de modules, certains généralistes, d'autres plus techniques, de la data jusqu'aux outils de code et au prompt engineering, hébergés dans son académie interne. Deux partis pris en font une démarche industrielle plutôt qu'une simple offre de formations.
D'abord, le caractère obligatoire : le parcours s'adresse aux 55 000 collaborateurs du groupe. Ensuite, l'impulsion vient du sommet. Pour Joseph Benaaron, c'est une condition de réussite : l'acculturation doit être portée par la direction générale, sous peine de rester un sujet d'experts.
Le format compte tout autant. Des sessions courtes en micro-learning et des modalités variées permettent à chacun d'avancer à son rythme avec un même objectif : garantir une base commune. Cette logique de dispositif structuré est ce qui rend le passage à l'échelle possible. Encore faut-il le piloter, pour ne pas perdre le fil de l'exécution du plan d'acculturation. C'est là qu'intervient le logiciel de formation.
Concrètement, il centralise le recueil des besoins, digitalise le plan et suit le déploiement service par service : qui a suivi quel module, où se situent les retards, quels services restent à embarquer. Mais son apport va au-delà du suivi administratif.
En agrégeant les données de complétion et d'engagement, il permet une analyse fine des écarts entre les objectifs fixés et la réalité du terrain. Les responsables formation et RH disposent ainsi de tableaux de bord actionnables pour ajuster les priorités, relancer les équipes en retard et identifier les processus qui freinent l'adoption. La mise en œuvre des décisions devient ainsi plus rapide, mieux informée ce qui accélère la prise en main du plan d'acculturation par l'ensemble des parties prenantes.
Les usages de l'IA n'ont rien de comparable entre un juriste, un commercial et un ingénieur. Chacun a ses cas d'usage, ses contraintes, son vocabulaire. Une acculturation efficace doit donc se décliner métier par métier, faute de quoi elle reste théorique.
Sopra Steria l'a bien compris. Au-delà des modules génériques, le groupe développe des contenus adaptés à chaque domaine comme un module dédié à l'IA dans l'aéronautique pour la verticale Aéroline, au plus près de ses projets clients. La technologie cesse alors d'être un concept abstrait et s'incarne dans des situations que les collaborateurs reconnaissent.
Mais comment ancrer ces pratiques sur le terrain ? Fin 2025, le groupe a formé des « champions IA », appelés à jouer un rôle de référents stratégiques au sein de l'organisation, dans une gouvernance claire (source : IA Académie, partenaire de formation du groupe). L'idée ? Disposer, dans chaque périmètre, d'un expert de proximité capable de diffuser les bonnes pratiques, d'accompagner ses collègues, d’épauler le management et de faire remonter les besoins du terrain. Ainsi structurée, une politique d'acculturation descend du discours stratégique jusqu'au quotidien de chaque métier.
Aucune démarche d'acculturation à l'IA ne réussit si elle se heurte à la peur des collaborateurs face à la transformation de leurs métiers. C'est le premier message à porter et il doit être clair : l'IA est là pour assister et non pour décider à la place des équipes. Conformément au règlement européen sur l'IA (AI Act), elle agit comme un outil d'aide à la décision. Une démarche responsable présente la technologie comme un appui et communique sur ses bénéfices à savoir se décharger des tâches chronophages pour se concentrer sur des projets à plus forte valeur ajoutée.
Le discours n’est toutefois pas suffisant. Pour Joseph Benaaron, l'IA doit s'infuser dans les outils du quotidien (ex : la messagerie) jusqu'à devenir un réflexe naturel. Selon lui, plus elle se fond dans les tâches habituelles, moins elle inquiète et plus l'adoption progresse.
Vient enfin la mesure de l'impact. Le taux de complétion des formations indique si le dispositif tourne, mais il ne dit rien de son effet réel. L'indicateur qui compte est l'utilisation : les collaborateurs se saisissent-ils vraiment des solutions déployées ? Les processus gagnent-ils en efficacité ? Si les collaborateurs s'emparent des outils et que les processus gagnent en fluidité, l'acculturation a atteint son but.
Pour conclure, l'acculturation IA conditionne la réussite de toute la stratégie qui suit. À l'image de Sopra Steria, les entreprises qui industrialisent la montée en compétences de leurs collaborateurs transforment durablement l’organisation et font de l'IA un véritable levier d'innovation. Les bénéfices dépassent d’ailleurs le cadre interne : des équipes acculturées exploitent mieux les données disponibles, avancent plus vite sur leurs projets et améliorent directement la qualité de service rendue au client final. En ce sens, l'acculturation est la condition qui rend toutes les autres opportunités de l'IA exploitables.
L'acculturation IA n'est pas qu'une simple étape technique, c'est le socle qui garantit l'adoption des nouveaux outils par vos collaborateurs. En s'appuyant sur l'exemple de Sopra Steria, on comprend que démystifier l'intelligence artificielle générative permet de lever les freins psychologiques. Avant de chercher l'efficacité pure, il faut créer un climat de confiance où chaque talent comprend l'impact positif de la technologie sur ses tâches quotidiennes.
Pour industrialiser la montée en compétences, la création d’une académie doit suivre un processus de gouvernance clair. L'objectif est d'identifier des référents au sein de chaque service (RH, Marketing, IT) qui deviendront des experts de proximité. En proposant des formations adaptées aux spécificités de chaque métier, vous garantissez que l’innovation ne reste pas théorique mais devienne un levier de performance opérationnel et concret.
La peur du remplacement est un frein majeur. Pour rassurer vos équipes, votre plan de formation doit mettre l'accent sur l'augmentation des capacités plutôt que sur la substitution. À l’instar de la vision de Sopra Steria, communiquez sur les bénéfices : l'IA décharge les salariés des missions chronophages pour leur permettre de se concentrer sur des projets à plus haute valeur ajoutée. Une démarche de formation responsable est la clé d’une culture d’entreprise soudée.
L'acculturation doit être hybride pour maximiser l'engagement. Nous préconisons un mix de sessions théoriques (webinaires, cours en ligne) et d'ateliers de mise en usage (hackathons, cas pratiques). Ces modalités permettent une évolution progressive : on passe de la compréhension globale de la data à la maîtrise d'outils de code ou de prompt engineering, tout en respectant le rythme d'apprentissage de chaque profil.
L’efficacité de votre stratégie se mesure par l'utilisation réelle des solutions déployées. Suivez des indicateurs clés comme le taux de complétion des formations, mais aussi l’amélioration des processus internes. Une industrialisation réussie se traduit par une organisation plus agile, où l'IA est intégrée de manière fluide dans les projets de l'entreprise, créant ainsi un avantage concurrentiel durable grâce à des équipes pleinement équipées.